Vieillesse

Olio carboncino e pastello grasso su tela cm 100x73,  1994 -  collezione privata
ANTON ZORAN MUSIC, Il viandante

«Je distingue quatre raisons pour lesquelles la vieillesse semble triste: la première, parce qu'elle éloigne de l'activité; la deuxième, parce qu'elle affaiblit le corps; la troisième, parce qu'elle nie presque tous les plaisirs; la quatrième, parce qu'elle n'est pas éloignée de beaucoup de la mort.» A ce jugement de Cicéron (De Senectute), on pourrait ajouter aujourd'hui une raison supplémentaire qui rend la vieillesse pénible. C'est celle-ci: l'ère de la technique a fait mentir et a mis hors jeu l'adage qui liait vieillesse et sagesse, et qui voyait l'ancien comme le dépositaire d'une mémoire, d'une expérience qui faisait de lui un élément fondamental dans le groupe social. La «sagesse de l'ancien» semble être la relique d'un passé désormais éloigné; ou si elle est encore présente, c'est dans des civilisations non touchées par le progrès technologique et informatique, qui nous paraissent encore plus éloignées. L'ancien, dans le contexte d'une société qui exalte la productivité, l'efficacité et la fonctionnalité, se trouve mis en marge, rendu superflu, inutile; et lui-même, souvent, sent «qu'il est un poids» pour ceux de sa famille et pour la société. Dans un tel contexte, la vieillesse apparaît comme un passage fatigant d'une condition où l'on est défini par son travail et par son rôle social à une sorte de zone morte, purement négative: la «retraite», des limbes dans lesquelles on est défini par ce que l'on n'est plus et par ce que l'on ne fait plus.

Même si le discours sur la vieillesse est en réalité un discours pluriel, qui doit être différencié pour chaque personne âgée, en prêtant attention aux situations particulières de santé physique et mentale où chacun vient à se trouver, il est pourtant vrai que la vieillesse est une vie à part entière; c'est une phase particulière d'un chemin essentiel, et non pas une simple antichambre de la mort. «La vieillesse s'offre à l'homme comme la possibilité extraordinaire de vivre non pas par devoir mais par grâce» (Karl Barth). Par elle-même déjà, elle représente un stade de la vie que tous n'arrivent pas à connaître: Jésus lui-même n'a pas connu la vieillesse. Elle est donc avant tout un don, qui peut être vécu avec gratitude et dans la gratuité: on y est plus attentif aux autres, à la dimension relationnelle, aux gestes d'attention et d'amitié. Par ailleurs, c'est la grande occasion pour faire la synthèse d'une vie. Arriver à dire «merci» pour le passé et «oui» à l'avenir, cela signifie accomplir une opération spirituelle véritablement essentielle en vue surtout de la rencontre avec la mort: l'unification de sa vie, la pacification avec son passé.

La vieillesse est ainsi le temps de l'anámnesi, du souvenir, et du récit: on a besoin de raconter, de dire sa vie, pour pouvoir l'assumer en voyant qu'elle est accueillie par un autre qui l'écoute et la respecte. Et ce récit peut devenir la transmission d'une expérience de foi: le Psaume 71, la «prière d'un vieillard», en est un bel exemple. Malgré l'indubitable décadence physique et mentale, la diminution des forces, la réduction des possibilités que la vieillesse comporte, il y a pourtant la possibilité d'affronter de façon plus directe les questions que la vie pose, sans les évasions et les illusions que les multiples activités pouvaient permettre lorsqu'on était plus jeune. Qu'est-ce que je vaux? Quel sens a la vie? Pourquoi mourir? Que signifient les souffrances et les pertes dont l'existence est remplie? Et la question religieuse aussi, celle qui concerne la foi, peut acquérir davantage de conscience et de profondeur: «Tant qu'il était plus jeune, l'homme pouvait encore s'imaginer que c'était lui qui allait à la rencontre de son Seigneur. L'âge doit devenir pour lui l'occasion de découvrir qu'au contraire c'est son Seigneur qui vient à lui pour assumer son destin» (Karl Barth).

Chaque phase de la vie comporte donc sa spécificité: même en face de la vieillesse, il s'agit avant tout d'accepter pleinement; et cela permettra de ne pas la vivre comme un temps de regrets et de nostalgie, mais de la saisir comme un temps d'essentialisation et d'intériorisation, précisément à l'intérieur de ce mouvement de «prise en charge de la perte» qui assimile la vieillesse à un mouvement de kénose: «Ce que la jeunesse trouvera au dehors, l'homme dans son après-midi doit le trouver au-dedans» (Carl Gustav Jung). C'est là que se dévoile la fécondité possible de la vieillesse (cf. le Psaume 92,15: «Dans la vieillesse encore ils portent fruit, ils restent frais et florissants»), une fécondité manifestée dans la tendresse et la douceur, dans l'équilibre et la sérénité... La vieillesse est le temps où une personne peut affirmer qu'elle vaut pour ce qu'elle est, et non pour ce qu'elle fait. Il est évident que cela ne dépend pas seulement d'elle, de la personne âgée, mais aussi et en particulier de ceux qui l'entourent et de la société, qui peuvent l'accompagner dans sa tâche de vivre la vieillesse comme un accomplissement et non comme une interruption ou une fin. Car oui, la vieillesse est un moment de vérité qui dévoile que la vie, de façon constitutive, est faite de pertes, de la prise en charge de limites et de pauvretés, de faiblesses et de négativités. La vieillesse, en plaçant l'homme dans une grande pauvreté, le met aussi en mesure de se comprendre dans sa vérité, celle qui se révèle au-delà de tout oripeau et de toute extériorité. Peut-être n'est-ce pas un hasard si, pour Luc, l’Évangile s'ouvre avec deux figures d'anciens: Siméon et Anne, qui reconnaissent et indiquent Jésus comme le Messie. L'ancien fait signe, il indique, il transmet un savoir. Et il est, par sa vieillesse assumée pacifiquement devant Dieu et devant les hommes, un signe d'espérance et un exemple de responsabilité.

Tiré de ENZO BIANCHI, Les mots de la vie intérieure, Paris, Cerf, 2000.